Des conditions actuelles d’un nouveau fascisme ou d’une alternative progressiste en Europe par André Prone

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Les évolutions politiques contemporaines — du trumpisme aux États-Unis aux expériences fascisantes observées en Argentine, au Brésil, au Chili ou dans certaines régions d’Asie — invitent à reposer une question classique de la théorie critique : assistons-nous à une recomposition des formes autoritaires du capitalisme avancé ?

Toute réponse déterministe doit être écartée. Dans une perspective dialectique, les crises ne produisent pas mécaniquement une issue donnée : elles ouvrent un champ de possibles historiquement situés. Autrement dit, la montée contemporaine de formes fascisantes ne saurait être pensée comme une nécessité, mais comme une potentialité inscrite dans une configuration spécifique de contradictions.

Crise organique et recomposition des formes politiques

Dans une perspective inspirée de Karl Marx1, le fascisme ne peut être compris indépendamment des contradictions structurelles du capitalisme. Il constitue historiquement une réponse politique à des crises profondes de reproduction sociale et de légitimation.

Antonio Gramsci2 permet d’affiner cette lecture à travers le concept de crise organique : moment où les classes dominantes ne parviennent plus à exercer leur hégémonie, tandis que les classes subalternes ne sont pas encore en mesure d’imposer un nouvel ordre. Dans cet interrègne, écrivait-il, « surgissent les phénomènes morbides les plus variés ».

La période actuelle présente plusieurs caractéristiques d’une telle crise :

  • désajustement entre production et reproduction sociale ;
  • délégitimation des institutions politiques ;
  • fragmentation des formes de représentation ;

– désorientation des subjectivités*.

Le fascisme comme possibilité systémique

Dans ce contexte, le « nouveau fascisme » peut être appréhendé comme une tentative de recomposition autoritaire de l’ordre social. Il ne s’agit pas d’une répétition des années 1930, mais d’une reconfiguration historique d’une même logique3 : stabiliser un système en crise en mobilisant des affects négatifs et en désignant des boucs émissaires4.

Cependant, dans une approche dialectique, cette trajectoire n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Elle dépend de conditions spécifiques :

  • désagrégation des médiations collectives (syndicats, partis) ;
  • montée des affects de peur et de déclassement ;
  • capacité des forces autoritaires à construire une hégémonie culturelle
    minimale ;
  • faiblesse ou absence d’alternative structurée.

Systèmes complexes et bifurcation

L’apport des théories contemporaines de la pensée dialectique du complexe5 permet d’approfondir cette analyse. Les sociétés ne sont pas des ensembles linéaires mais des systèmes dynamiques, traversés de rétroactions et de seuils critiques.

Dans ce cadre, la notion de bifurcation désigne un moment où, sous l’effet d’une accumulation de tensions, plusieurs trajectoires deviennent possibles. La direction effectivement empruntée dépend alors de facteurs contingents, mais aussi de la présence – ou non – de structures alternatives déjà constituées.

Ainsi, une crise ne produit pas automatiquement un basculement autoritaire. Elle ouvre une situation dans laquelle coexistent :

  • une tendance à la stabilisation autoritaire ;
  • une potentialité de transformation émancipatrice.

L’Europe comme configuration de bifurcation ouverte

L’Europe contemporaine constitue un cas paradigmatique de cette situation.

Elle concentre une série de contradictions :

  • crise sociale (précarisation, inégalités croissantes) ;
  • crise politique (défiance institutionnelle) ;
  • tensions géopolitiques, notamment avec la guerre en Ukraine et les rapports avec la Russie ;
  • passivité, voire soutien, au colonialisme génocidaire israélien en Palestine ;
  • crise écologique systémique ;
  • conflictualité autour des questions migratoires et identitaires.

Ces éléments ne produisent pas un effondrement, mais une instabilité structurelle, propice aux bifurcations.

Transformation des formes de fascisation

La spécificité contemporaine réside dans la transformation des modalités de domination :

  • absence de rupture institutionnelle brutale ;
  • diffusion progressive de logiques autoritaires ;
  • hybridation avec des dispositifs démocratiques formels ;
  • centralité des médias et de l’économie de l’attention dans la production des

subjectivités*, notamment à travers le consumérisme et l’idéologie de la futilité.

Le nouveau fascisme ne s’impose plus nécessairement comme régime totalitaire explicite, mais comme tendance immanente à la restructuration autoritaire du social.

Hégémonie et absence d’alternative

Dans une perspective gramscienne, la question décisive devient celle de l’hégémonie. Si les forces autoritaires progressent, ce n’est pas uniquement en raison de leur capacité coercitive, mais parce qu’elles parviennent à produire un récit du monde cohérent, même s’il est simplificateur.

À l’inverse, les forces progressistes peinent à constituer une contre-hégémonie :

  • fragmentation organisationnelle ;
  • difficulté à articuler les dimensions sociale, écologique et démocratique ;
  • déficit de projection stratégique.

Il en résulte une situation où l’extrême droite peut apparaître comme une solution, non par sa pertinence, mais par défaut d’alternative lisible.

Différenciation des trajectoires européennes

L’analyse en termes de bifurcation permet de distinguer plusieurs configurations :

  • bifurcation ouverte : France, Allemagne, Espagne, Pays-Bas ;
  • tension plus modérée : Belgique, Suède, Danemark… ;
  • bifurcation autoritaire avancée : Italie, Hongrie, Pologne…

Un espace est en bifurcation ouverte lorsqu’il combine crise, montée autoritaire, persistance de résistances et absence de verrouillage institutionnel complet.

Conclusion : une indétermination stratégique

L’Europe ne se dirige pas mécaniquement vers le nouveau fascisme. Elle se situe dans une zone d’indétermination historique, caractéristique des phases de crise organique.

Dans cette configuration, l’issue dépend moins de la seule dynamique des forces autoritaires que de la capacité des forces progressistes à :

  • reconstruire des médiations collectives ;
  • produire un horizon politique cohérent ;
  • articuler pratiques sociales et projet de transformation.

Autrement dit, la question centrale n’est pas celle de la montée du nouveau fascisme en tant que telle, mais celle des conditions de possibilité d’une alternative hégémonique.

La bifurcation ne sera ni spontanée ni automatique. Elle dépendra d’un travail politique, social et culturel déjà en cours, mais encore insuffisamment structuré.

C’est dans cet écart entre crise et organisation que se joue, aujourd’hui, l’avenir européen.

* La conscience des individus n’est pas première : elle est socialement produite, et le pouvoir ne repose pas seulement sur la contrainte, mais sur la capacité à organiser le consentement en façonnant les subjectivités — c’est-à-dire les manières de penser, de sentir et de percevoir le possible et l’impossible ; dans ce cadre, l’économie de l’attention désigne les modèles économiques par lesquels les entreprises captent, orientent et monétisent l’attention des consommateurs devenue ressource centrale.

1Karl Marx, Le capital (Tomes I, II, III), éditions sociales 2021.

2 Antonio Gramsci,Cahiers de prison, éditions Gallimard, collection Folio essais, 2021.

3 André Prone, Du fascisme historique au nouveau fascisme, alternative et complexité dialectique, Raison-Commune-Editeur 2026.

4 André Prone, L’Arabe, nouveau bouc émissaire du capital, Editions Emile Communication 2025.

5 Ouvragecollectif en 14 actes sur l’importance du mode de pensée, Editions du croquant, 2026.

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