Texte de Janine Guespin-Michel
Ce texte compare diverses analyses de la défaite grecque de juillet 2015, rassemblées dans deux ouvrages de l’automne de la même année . Certains auteurs font montre d’une pensée binaire, duale, voire manichéenne, d’autres d’ une pensée dialectique du complexe, limitée à sa première étape. Une hypothèse est présentée quant à l’utilisation possible dans ce contexte, du concept de boucle de rétroaction positive.
Les événements de Juillet 2015 en Grèce, la signature par Alexis Tsipras la nuit du 12 Juillet, d’un mémorandum à l’opposé de ses promesses électorales et des souhaits du peuple grec attestés par le référendum du 7 Juillet, ont été très diversement analysés dans les multiples écrits produits à gauche pendant l’été qui a suivi. En travaillant à partir de deux petits livres édités par les éditions du Croquant, l’un d’Espaces Marx, coordonné par Élisabeth Gauthier et Dominique Crozat[1], et l’autre coordonné par Alexis Cukier et Pierre Khalfa[2], j’ai pu mettre en évidence, l’existence dt la manifestation de formes de pensée différentes. Ces livres sont, tous deux, constitués d’interventions de plusieurs chercheurs. Je me suis concentrée sur les formes de pensée utilisées par certains des auteurs autour de l’idée de la défaite qu’a représentée la signature par A.Tsipras de « l’accord » de la nuit du 12 au 13 Juillet 2015[3]. J’ai pu montrer qu’au niveau de l’emploi des termes défaite, échec capitulation…se manifestent clairement les différences entre forme de pensée dominante d’une part et formes de pensée dialectique et/ou du complexe (ou tout au moins systémique) d’autre part,
I La forme de pensée dominante.
Pour la forme pensée dominante, la défaite (quelle qu’en soit la cause) est définitive. Tout est terminé c’est une pensée statique, et ce qu’il reste à faire c’est uniquement d’analyser ce qui s’est passé, soit pour ne pas refaire, ultérieurement de mêmes tragiques erreurs, soit pour vilipender l’actuel gouvernement. Défaite signifie alors reddition, capitulation, voire trahison. tout est terminé, la catastrophe est consommée.
« Les premiers mois du gouvernement Syriza-ANEL ont constitué une séquence politique d’une importance décisive pour l’avenir des forces sociales et politiques de la gauche radicale en Europe. Le résultat est manifesement une défaite politique : le « gouvernement Tsipras I » n’a pas réussi à amorcer une alternative à l’austérité et au néolibéralisme …Ce gouvernement a capitulé devant les diktats politiques et l’entreprise réglée d’ashyxie économique…L’engagement de Syriza est désormais le suivant : gérer l’austérité dans le cadre des memorandums. (A. Cukier, [2] p15-16 souligné par moi)
Ceux qui voient une défaite définitive, en recherchent aussi LA cause unique ou première, le plus souvent au niveau des erreurs (voire des trahisons) de Tsipras. Cédric Durand ([2]p135), chantre du grexit fait preuve d’un binarisme, que fustige Michel Husson « la focalisation sur la monnaie est après tout un exemple parmi d ‘autres des raccourcis caractéristiques de la période de désarroi que nous vivons : l’Europe c’est la régression sociale, sortons en ! Le chômage de masse s’installe, vive le revenu garanti ! La production détruit la planète, en avant pour la décroissance ! ( [2] p173). Ce qu’il appelle des raccourcis [caractéristiques de la période de désarroi que nous vivons] sont pour moi le binarisme caractéristique de la forme de pensée dominante appuyé sur le principe du tiers exclu. Mais aussi, comme le note Catherine Samary « Renoncer à une lutte européenne, c’est adopter une vision appauvrie de la ‘construction européenne’ traitée de façon « linéaire »…C’est négliger la réalité des conflits d’orientation… » ([2] p 103
Et le fait est que le texte de Cédric Durand est particulièrement riche en exemples de forme de pensée dominante, en dépit de l’emploi, ici ou là de termes de la complexité (comme bifurcation, qu’il voit en fait comme un choix binaire). Le statisme est prégnant même lorsqu’il détaille les effets qu’il escompte du grexit, où la situation économique de la Grèce (la balance commerciale notamment) resterait la même que celle calculée actuellement[4].
Mais Michel Husson fait à son tour preuve d’une pensée linéaire en recherchant LA cause. La défaite est également pour lui un point final dont le seul côté positif est de pouvoir en tirer des leçons. Mais les seules questions qu’il pose (du moins dans cet article ) tournent autour des erreurs de Tsipras. Il part lui aussi de la conviction qu’il était possible à la Grèce de gagner dans le contexte actuel, et que ce sont des erreurs stratégiques qui l’en ont empêchée ([2] p 163). et pour lui, LA question clé est celle de la dette (p166) « La question-clé pour la Grèce, chacun en conviendra, c’est le caractère non-soutenable de la dette » et il est convaincu qu’un moratoire unilatéral de la dette était possible et aurait sauvé la situation. Aucune prise en compte (explicite) de la situation en Grèce (rôle de la droite, corruption…), aucune analyse des contradictions en Europe, ou du capitalisme mondial.
Le texte d’Alexis Cukier[5] plus nuancé et divers que les précédents, est cependant truffé d’exemples de forme de pensée dominante. En mettant au premier plan la « capitulation » d’Alexis Tsipras, il participe de la pensée du bouc émissaire, et recherche l’unique cause première. Les acteurs pris en compte vont être les institution européennes représentées par Tsipras versus la Grèce prise comme une entité homogène. (binarisme). La lutte contre les injustices insupportables va se focaliser contre Tsipras et non contre les institutions (européennes, dans leur diversité, et autres). La lutte contre les institutions européennes va se transformer en un simple dans l’Europe ou hors de l’Europe. Les interactions entre ces divers niveaux ne sont pas examinées.
En présentant une seule option (grexit ou moratoire unilatéral de la dette) comme étant celle qui aurait permis la victoire du gouvernement de Syriza, tout comme en se focalisant sur les erreurs ou la trahison de Tsipras, ces auteurs, à mon sens, empêchent de tenir compte des contradictions entre les différents acteurs, et de la complexité des interactions en jeu. Leur argumentation, prenant en compte trop peu de facteurs et simplifiant à l’extrême une situation riche de contradictions et d’interactions multiples, est donc représentative de la pensée dominante. Mais la prégnance de eette forme de pensée, binaire, recherchant LA cause dans les erreurs ou la trahison de Tsipras, statique, attribuant un caractère définitif à sa « capitulation », n’a-t-elle pas contribué à empêcher ceux-là mêmes parmi les militants qui ne partagent pas ce simplisme, de continuer, après les élections de septembre 2015, la lutte contre les méfaits de l’Europe en Grèce ?
II La forme de pensée dialectique systémique.
J’introduis ici ce terme, dialectique systémique pour indiquer une forme de pensée dialectique qui utilise la démarche de la pensée du complexe, mais n’a pas ou presque pas recours aux concepts de la complexité . J’analyserai dans la section suivante les apports possibles d’une prise en compte d’un des concepts du complexe (les boucles de rétroaction positive).
Les auteurs qui utilisent une forme de pensée dialectique systémique[6] parlent aussi de défaite, mais ils ne la considèrent pas comme définitive, même si leurs analyse des causes et des conséquences en sont différentes. Les uns voient les possibilités qui demeurent même dans la situation actuelle en Grèce. D’autres (ou les mêmes) s’interrogent sur les modifications que cette défaite a entraînées aussi en Europe, et sur la manière d’en tirer parti (de la dépasser).
Chez ces auteurs la défaite est une étape, certes négative et douloureuse, dans la lutte (Si quelqu’un a le sentiment que la lutte des classes est une évolution linéaire…et que ce n’est pas un combat constant..;A. Tsipras [1] p113). Pour eux la situation évolue, et ce qui s’est passé, que ce soit le référendum ou la signature du 3e mémorandum a ouvert de nouveaux horizons, de nouveaux chemins. Ils cherchent aussi à analyser la situation en tenant compte, non seulement de la nuit du 12 Juillet, mais de ce que les 6 mois précédant cette défaite ont apporté comme transformations, y compris au niveau de la lutte des classes. Certains (à commencer par Tsipras) pensent que le « traité », bien que très mauvais laisse la place à une « gouvernementalité de gauche[7]». Pour eux, la lutte contre l’austérité a été (momentanément ) perdue , mais pas celle contre la corruption des institutions par exemple[8], ni même celle de la dette (car l’accord financier lui même entrouvre l’espoir de déssérer l’étau de la dette). La plupart estiment que le niveau de la lutte doit maintenant être élargi à l’Europe, et examinent les transformations en Europe même, dues à la fois aux victoires électorales de Syriza, au référendum, et aux leçons et conséquences de la défaite du 13 Juillet. Il y a en cela, au delà de la diversité des questionnements et des analyses, une forme de pensée goale et dynamique, (systémique), mais aussi dialectique lorsque la lutte des classes est prise en compte.
Les analyses présentées par les auteurs qui ne voient pas dans la défaite un point final sont donc généralement empreintes de formes de pensée systémique et dialectique, même si les termes qui les caractérisent ne sont que peu présents dans leurs écrits. « que pouvons nous apprendre de cette défaite, comment tenir compte de toute la complexité de cette réalité aux aspects parfois contradictoires ? » écrit cependant E. Gauthier [1] p 7
Ce qui caractérise leur pensée c’est d’abord la démarche consistant à raisonner en termes d’ensembles, au sein desquels ils recherchent les interactions et/ou les contradictions, et dont ils évaluent les transformations passées et les possibles transformations futures. Il tiennent compte des multiples possibilités de celles -ci et recherchent les conditions pour favoriser les transformations souhaitables.
Dans la diversité de leurs analyses, ils refusent à la fois le statisme, le binarisme et la causalité linéaire et unique, et tiennent compte des systèmes dans lesquels se trouve la Grèce, l’Europe et le capitalisme mondialisé. Certains auteurs mettent en œuvre une vision systémique et dynamique de la Grèce dans l’Europe et dans le monde, mais aussi de la Grèce dans son hétérogénéité. La prise en compte des rapports de force capitalistes et de la lutte des classes, marques spécifiques d’une pensée dialectique, est souvent articulée à l’étude des niveaux d’organisation de la société, ce qui est une marque de pensée du complexe.
Pour autant, tous ne posent pas les mêmes questions et ils ont des désaccords sur les conclusions et les stratégies. Par exemple, pour certains (Catherine Samary [2] p83, Khalfa et Coutrot [2]p 177…), le grexit pourrait s’avérer une solution en dernier ressort, tandis que pour d’autres (Balibar [1] p21, [2] p40, Gourgouris [1]p 51, Tsipras [1] p111) il serait une véritable catastrophe pour la population grecque. De même certains tiennent compte de l’inexpérience ou d’erreurs stratégiques de Tsipras tandis que d’autres pensent que de toutes façons, il n’y avait pas d’autre choix…
Ces différences soulignent les limites du questionnement basé sur les seules formes de pensée. Ce qui différencie les auteurs utilisant ces formes de pensée, c’est essentiellement le « périmètre » de l’ensemble ou disons du système qu’ils prennent en compte, et les questions qu’ils posent.
Or c’est précisément là où, ni la dialectique, ni la pensée du complexe ne donnent d’indications. Il est clair que « tout étant dans tout », aucun système, aucun ensemble n’est isolé. Pour réfléchir on doit tracer des frontières, fussent-elles provisoires. Bertell Ollman[9] décrit comment Marx a travaillé selon plusieurs niveaux d’abstraction. Mais ces niveaux, il faut les choisir, et déterminer le découpage des éléments à prendre en compte dans le temps et l’espace. A mon avis, c’est là où les choix politiques interviennent : face à l’incertitude et l’impredictibilité du futur on ne peut que faire des scenarii diversifiés ou des paris. C’est pourquoi Elisabeth Gauthier insistait sur la nécessité de prendre le temps de tout examiner « Un immense débat s’engage sur la possibilité même de construire une alternative en Europe. Aucun questionnement ne doit être exclu. D’autant plus que l’expérience inédite de ces derniers mois fait apparaître sous une lumière nouvelle les questions jusqu’à présent non résolues par la gauche, par les mouvements sociaux, les syndicats. Dans les débats à venir, un des enjeux consiste à ne pas créer de blocages, à approfondir les analyses et propositions alternatives afin que la confrontation des idées et des interprétations gagne en qualité et efficacité. » [10] Un programme qui pourrait être utile dans bien d ‘autres cas actuels, mais qui est particulièrement difficile à mettre en œuvre, tant chacun est persuadé de la véracité de ses positions.
III Ce qu’apporterait la connaissances d’outils de la pensée du complexe : les boucles de rétroaction positive.
Dans son chapitre “Dialectique performative de la défaite”, Athena Athanasiou écrit :”Que pouvons nous faire politiquement de cette défaite,… quels espaces de possibles a-t-elle déjà ouverts ?” . Autrement dit est-ce que la “défaite “a généré son contraire ? Et elle répond « Syriza a réussi par sa défaite à provoquer une rupture dans la structure européenne. Il a démystifié la primauté de l’économie sur la politique et aidé de nombreux peuples d’Europe à imaginer l’inimaginable : une autre Europe, une autre configuration démocratique de la politique en Europe. » ([1] p73 )
Cette démystification de la primauté de l’économie sur le politique a été soulignée par d’autres auteurs (Gauthier, Balibar, Coutrot et Khalfa…). Et pour eux, comme pour elle, la preuve en est faite.
Avec la pensée du complexe, je propose d’aller plus loin en utilisant l’importance des boucles de rétroaction positive.
L’hypothèse (dialectique) de départ c’est que l’on peut imaginer l’inimaginable ; une autre Europe. Autrement dit, pour ces auteurs, il y a actuellement deux Europe possibles, l’Europe libérale que nous connaissons et l’Europe alternative que nous souhaitons et que Balibar caractérise ainsi : « il y a des alternatives et celles ci, dans leur inévitable complexité, se rassemblent au sein d’une grande alternative ; d’un côté l’Europe néo-libérale…de l’autre l’Europe démocratique … » ([1]p 25)
Dans le jargon des systèmes complexes, on peut dire « Il y a deux bassins d’attraction[11]” ou deux états stationnaires possibles pour l’Europe« ; A l’heure actuelle, l’Europe est dans le bassin d‘attraction néolibéral. Et la question est : comment passer de l’un à l’autre ?
Dans un système dynamique non linéaire à deux états stationnaires stables possibles, ce qui maintient le système dans l’un ou l’autre de ces états, c’est le fonctionnement d’au moins une boucle de rétroaction positive[12]. Pour pouvoir passer d’un état à l’autre il faut que la boucle de rétroaction s’inverse, ou à tout le moins s’annule.
Cela peut il fournir une métaphore utile dans notre cas ? Quelle serait la (l’une des) boucle de rétroaction qui maintient l’Europe actuelle en dépit de tous ses méfaits ? Ne serait-ce pas le fait que la majorité des populations est convaincue qu’il n’est pas possible de changer ? C’est TINA, il n’y a pas d’alternative, pas d’autre Europe (monde) possible. Cette conviction fataliste des opinions publiques repose sur deux piliers : La croyance qu’il s’agit d’une fatalité économique, personne n’y pourrait rien changer, c’est une loi naturelle d’airain. Et le fait que jusqu’à présent, personne n’a pu y rien changer, l’alternative est simplement inimaginable (ou alors sous forme du « goulag »). Si mon hypothèse est vraie, alors la pensée du complexe suggère que affaiblir TINA dans l’imaginaire collectif des opinions publiques, est une étape nécessaire (bien entendu non suffisante!) pour changer l’Europe.
Plusieurs des auteurs qui se sont intéressés aux rapports entre l’Europe et la crise grecque d’une manière dialectique, et avec une démarche complexe, ont montré que la violence de l’attaque contre le gouvernement Tsipas, le coup d’état de la BCE et l’aspect punitif du 3e mémorandum, ont eu pour motif la volonté politique d’empêcher qu’une alternative ne devienne crédible en existant dans un pays. Il s’agissait bien de maintenir TINA à tous prix, fut-ce à celui d’une aberration économique, puisque l’austérité va empêcher ce pays de rembourser sa dette.
Ils ont donc montré, comme Athéna Athanasiou, qu’une alternative à l’ordre actuel, avait été empêchée, non en vertu d’une une loi économique, mais parce que c’est la volonté politique des dirigeants actuels en Europe. Cette constatation pourrait en effet supprimer ou tout au moins affaiblir un des piliers de TINA, à condition qu’elle atteigne l’opinion publique, car il n’est pas exact que de « nombreux peuples en Europe ont réussi à à imaginer une autre Europe » Pour le moment, c’est encore une (petite) minorité qui a réussi à imaginer cela. La lutte contre l’idéologie dominante a gagné un argument, mais il reste à le faire connaître.
Si cette hypothèse, issue de la réponse de la pensée du complexe à une question posée par une pensée dialectique parait politiquement crédible elle donne une feuille de route politique : mener avec détermination la bataille pour populariser l’idée que la défaite de Syriza peut ouvrir la voie à une future victoire en Europe, si on comprend et fait comprendre qu’elle est due à une volonté politique et non à une fatalité économique. J’insiste cependant sur le « paraît politiquement crédible ». Encore une fois, la pensée du complexe, comme la pensée dialectique , fournit des hypothèses, pas des preuves.
Pour résumer : La pensée dialectique cherche en quoi la défaite a généré son contraire, en montrant le mensonge de TINA. La pensée du complexe ajoute que cela ne peut conduire à un affaiblissement de l’Europe actuelle, donc à un dépassement réel de cette défaite, que si cela permet d’affaiblir la boucle de rétroaction positive qui maintient l’état actuel, donc si les opinions publiques en sont conscientes. Ce qui permet et nécessite une intense lutte idéologique.
Pourquoi les auteurs que j’ai cités, n’ont ils généralement pas vu l’importance particulière de cette lutte idéologique, n’ont ils pas milité pour que les forces de gauche alternative s’en emparent au lieu de se contenter d’en prendre acte ? Je fais l’hypothèse qu’ils ne se sont pas approprié à fond la pensée du complexe. Ils en ont acquis la démarche, mais pas l’ensemble des concepts, notamment pas celui de l’importance et du rôle des boucles de rétroaction positive.
Une question liée montrant aussi la force des boucles de rétroaction positive passant par l’imaginaire collectif, est donné par le fait qu’à partir du moment ou l’idée du grexit a été émise elle s’est très rapidement répandue dans les opinions publiques, et cette idée, pour simpliste qu’elle soit (ou plutôt parce qu’elle est simpliste), est devenue, elle, une hypothèse imaginable, pour les peuples d’Europe. Avant cela, le fatalisme disait il n’y a pas d’alternative. Maintenant, l’idée « ou bien dans l’Europe telle qu’elle est ou bien hors de l’Europe » s’est répandue, y compris, nous l’avons vu, chez des auteurs de gauche, et elle rend encore plus difficile à populariser l’idée qu’une autre Europe est possible. Dans cet exemple on voit comment les partisans du grexit comme « solution de gauche », apportent de facto de l’eau au moulin de TINA pour tous ceux qui sont attachés à l’existence d’une union européenne ou qui la pensent inéluctable actuellement. Cette idée n’est pas pour rien dans le succès des droites populistes et nationalistes comme l’a montré le brexit. En effet, comme cette idée correspond à la forme de pensée dominante, non seulement elle se répand très facilement, mais elle est difficile à contrer, car il y faut des argument complexes et dialectiques. Lutter pour une autre Europe nécessite de tenir compte de la lutte des classes au niveau mondial et de la complexité de la situation, donc d’aller à contre courant, non seulement du contenu de l’idéologie dominante, mais aussi de la forme de la pensée dominante, ce qui est, je pense, plus difficile.
Pour conclure
Je rappelle ici ma remarque préliminaires générale : les rapports (dialectiques) entre la forme et le contenu de la pensée existent mais ne sont pas rigides ou déterministes. La lecture de ces deux livres montre que la forme de pensée dominante est présente chez des auteurs de gauche, qui refusent l’idéologie dominante, mais qu’elle peut les conduire à alimenter cette idéologie. Mais on y voit aussi que les points de vue et analyses des auteurs qui manifestent une pensée dialectique systémique peuvent être fort différents[13]. Cela illustre bien qu’ une forme de pensée ne peut apporter une preuve, déterminer une conclusion, mais seulement aider à formuler ou à rejeter des hypothèses.
Une forme de pensée alternative à la pensée dominante, comme la pensée dialectique du complexe n’est pas suffisante, mais est nécessaire à qui veut lutter conte l’hégémonie de l’idéologie dominante. Elle aide à formuler des questions, en rejetant celles qui sont simplistes, et elle aide aussi à formuler des hypothèses qui ont plus de probabilité d’être réalistes.
Notes
[1] Écrits sur la Grèce : points de vue européens D.Crozat, e. Gauthier, 2015, ed le Croquaant, coll espaces Marx.
[2] Europe, l’expérience grecque : le débat stratégique A.Cuker, P. Khalfa 2015 ed le Croquanr.
[3] Le 3e memorandum imposé par la troïka.
[4] Une analyse détaillée rallongerait inutilement ce texte. Voici une citation parmi tant d’autres« l’idée selon laquelle le grexit aurait été synonyme d’apocalypse est la principale responsable de la débâcle de syriza »
[5] Après la défaite de Syriza [2], p 15-48. Je ne présente pas ici une analyse globale de long texte, mais seulement des indications de forte présence d’une forme de pensée dominante chez cet auteur qui nous avait pourtant habitué à une pensée plus complexe dans son analyse comparative de Syriza et Podemos avant la crise grecque ;
[6] Elizabeth Gauthier, Balibar, Statis Gourgouris. Catherine Samary, Martelli .
[7] Statis Gourgouris, [1] p 51
[8] ibid
[9] Bertell Ollman La dialectique comme moment de la recherche;le processus d’abstraction pivot de la méthode de Marx in Dialectiques aujourd’hui 2006 ed Syllepse coll esapces Marx
[10] Transform ! Op cit p 13
[11] Guespin op . Cit. p107
[12] Voir l’explication dans l’encadré correspondant de émanciapton et pensée du comelxe op cit. Mais la sagesse populaire en donne un approximation corecte avec la notion de cercle vicieux (ou vertueux) une action va s’autoalimenter et s’auto-renforcer
[13] ce qui justifie l’emploi de la métaphore « boite à outils conceptuels »