-> Pensée complexe, mode de pensée dialectique du complexe, quels rapports, quelles différences ? Un point de vue par Janine Guespin-Michel et André Prone1

Temps de lecture : 5 minutes

La question des rapports entre la pensée complexe d’Edgar Morin et ce que nous présentons comme le mode de pensée dialectique du complexe dans le livre Oser penser sa pensée, se pose particulièrement au moment où ce grand penseur qu’était Edgar Morin vient de mourir. Répondre brièvement à cette question implique que les concepts discutés ici sont connus. Le mode de pensée dialectique du complexe est résumé dans l’introduction du livre Oser penser sa pensée, et, on pourra trouver une présentation rapide des travaux d’Edgar Morin, dans un livre de Janine Guespin-Michel publié sur ce site2

La critique de ce que nous appelons le mode de pensée dominant, et le besoin de reconnaître et penser la complexité du réel ont été décrits d’abord par Joel de Rosnay3 puis par Edgar Morin4, qui a créé et popularisé le terme pensée complexe.

Cette même critique est à la base de la proposition que fait Janine Guespin-Michel sous le terme de mode de pensée dialectique du complexe. En schématisant on peut dire qu’il y a à la fois une différence majeure d’objectif, et une divergence de conception concernant la dialectique entre la pensée complexe et le mode de pensée dialectique du complexe.

Une différence d’objectif.

La Pensée complexe est la théorieissue d’une immense somme de travaux d’un chercheur en sociologie, Edgar Morin. C’est un système cohérent dont l’auteur affirme qu’il est nécessaire d’en posséder tous les éléments 5. Elle a été construite par l‘articulation de concepts proposés par plusieurs scientifiques pionniers de la révolution du complexe (émergence le tout différent de la somme des parties, imprédictibilité etc.., et d’autres élaborés par Morin lui-même. (organisation, autonomie-dépendance, reliance, dialogique etc.)

Elle vise en priorité à faire avancer la connaissance, et en tant que telle fait partie des sciences du complexe

Au contraire, le mode de pensée dialectique du complexe, se veut une motivation pour abandonner le mode de pensée dominant, et une boite à outils conceptuels, dans laquelle puiser pour élargir le champ de la réflexion en vue de l’action, et être plus armé face à la complexité grandissante de la société et du monde. Ces outils comprennent, sans les articuler, les catégories de la dialectique matérialiste dans la filiation de Marx, d’Engels et de la relecture contemporaine qu’en fait Lucien Sève. Et des concepts émanant des sciences du complexe (y compris ceux forgés ou repris par Edgar Morin) (démarche systémique, émergence, auto-organisation, bifurcations, rétroactions, attracteurs, non-linéarité, imprédictibilité etc.)

C’est à l’utilisteur-ice de la boite d’aller chercher ces outils dans les multiples ouvrages qui en traitent, et d’apprendre à s’en servir en fonction de ses besoins et des questions qu’iel se pose. Elle vise à favoriser l’application de connaissances élaborées par ailleurs, et son utilisation peut commencer bien avant l’acquisition de toutes ces connaissances6. (Même si ces connaissances améliorent évidement son utilisation.). Il faut noter que nombre de militant.e.s ou de penseurs, confronté.e.s à la réalité, se forgent un mode de pensée implicite auquel le mode de pensée dialectique du complexe permet de fournir des mots, ce qui le rend transmissible et améliorable.

Une divergence de conception autour de la dialectique.

Le mode de pensée dialectique du complexe s’appuie à la fois et sans les hiérarchiser ni les articuler sur les concepts de la complexité et sur les principes et catégories de la logique dialectique matérialiste7.

  • l’idée que le réel est un processus en transformation permanente,
  • l’importance des contradictions s’opposant au binarisme et comme moteurs du changement par dépassement.
  • la nécessité de penser les rapports sociaux dans leur historicité,
  • l’attention portée aux conditions matérielles de l’existence et de la connaissance,

Il ne s’agit donc pas de remplacer la dialectique marxienne ni même de l’actualiser et de l’enrichir à la lumière des connaissances scientifiques contemporaines (ce qui reste à faire8), mais de proposer une méthode de pensée utilisant les démarches et puisant dans les concepts de la dialectique matérialiste et des sciences de la complexité

La pensée d’Edgar Morin par rapport à la dialectique est sans doute plus difficile à cerner, mais il semble que, au début tout au moins, il ne rompt pas totalement avec la dialectique. D’ailleurs ses premiers travaux y font explicitement référence. Mais il s’en éloigne progressivement vraisemblablement pour plusieurs raisons :

  • il rejette les versions dogmatiques du marxisme du XXe siècle ;
  • il estime que la dialectique classique reste trop centrée sur la contradiction, qu’il réduit à la seule contradiction antagonique9
  • il veut donner davantage de place à l’incertitude, au désordre, à l’aléatoire et à l’auto-organisation.

C’est pourquoi il récuse la notion de contradiction dialectique et forge celles de dialogique (qui unit deux principes antagonistes qui sont indissociables et indispensables pour comprendre une même réalité) et de récursivité (ou boucle génératrice où les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs de ce qui les produit) Dans sa théorie, les opposés ne sont pas principalement pensés comme des forces qui s’affrontent et se dépassent historiquement, mais comme des termes qui coexistent, se nourrissent mutuellement et doivent être pensés ensemble. (Autrement dit, ce que Lucien Sève nomme les contradiction non-antagoniques.)10.

Ce n’est pas une coquetterie d’auteur, car cela lui permet d’éliminer les contradictions antagoniques qu’il récuse explicitement. Dans une perspective marxienne, les contradictions de classe, par exemple, ne sont pas seulement des tensions à articuler ; elles peuvent conduire à des ruptures historiques et à l’émergence d’un ordre nouveau. Cette dimension qui est absente et même refusée chez Morin a, au contraire, une place importante dans la boite à outils du mode de pensée dialectique du complexe.

En résumé

La pensée complexe d’Edgar Morin cherche à construire une théorie générale de la complexité, tandis que le mode de pensée dialectique du complexe propose une boîte à outils ouverte associant sciences du complexe et dialectique matérialiste pour lutter contre les méfaits de la pensée dominante, comprendre les transformations et les possibles du monde contemporain et être mieux outillés pour agir sur elles.

1Avec les contributions de pascal Daumas et Aline Robert.

2De la révolution du complexe à la pensée du complexe (p45-52 et 74-77) https://pensersapensee.fr/wp-content/uploads/2026/02/revolutionducomplexeguespin.pdf),

3Le Macroscope, Joël de Rosnay, éd. Le Seuil, 1975

4 De toutes les parts surgit le besoin d’un principe d’explication plus riche que le principe de simplification (disjonction/réduction) et que l’on peut appeler le principe de complexité. E.Morin Science avec Conscience, Fayard, 1982

5 La pensée complexe doit remplir de très nombreuses conditions pour être complexe Morin 1982,

6L’introduction du livre Oser penser sa pensées, n’en présente très succinctement, que quelques uns

7Ceci part du travail de Lucien Sève exposé dans l’ouvrage Émergence, complexité et dialectique, Odile Jacob 2005, qui monte comment la logique dialectique permet de penser des concepts de la révolution du complexe. Cet ouvrage contient aussi une présentation succinate et claire de la dialectique matérialiste

8Ce travail, a été initié par Lucien Sève dans l’ouvrage collectif de 1998 (dialectiques et sciences de la nature,) et poursuivi par lui dans celui de 2005, Il s’agit d’une entreprise d’envergure, qui devra devenir elle aussi transdisciplinaire. Elle pourrait conduire à une dialectique actualisée, avec des catégories qui reflètent pleinement les rapports actuels entre l’objectif et le subjectif dans la connaissance

9 Contradiction antagonique, où l’un des contraires domine l’autre, qui peut générer (être le moteur) une transformation (ou dépassement) au cours de laquelle les deux contraires disparaissent pour faire émerger l’unité supérieure. Le Capital de Marx, porte sur l’archétype des contradictions antagoniques, capital/prolétariat, ce qui a conduit certains auteurs à réduire l’ensemble des contactions dialectiques aux seules contradictions antagoniques. Comme l’écrit Lucien Sève (op. cité) c’est en raison de préjugés de cet ordre que maints auteurs, fût-ce de qualité, s’en sont tenus à une proscription du vocabulaire même de la dialectique, préférant à l’impressionnante et rigoureuse culture théorique qui la sous-tend ces succédanés appauvris et flous que nous en proposent la « logique des magmas » ou la « dialogique ».

10 Nous pouvons nommer non antagoniques, les contradictions où les contraires sont en position logique de symétrie, et où ne s’opère ni élimination innovante de l’un ni dépassement synthétique des deux mais reproduction cyclique de leur opposition plus ou moins à l’identique. (Sève op cité)

Laisser un commentaire